Il s’apprêtait à s’allonger, pour une sieste bien méritée, lorsque Wahid frappa à la porte et la poussa. Elle s’ouvrit
dans son habituel léger grincement, auquel il se promettait à chaque fois de remédier.
- Désolé, Salim ! Dit-il, en le voyant allongé. Je ne m’attendais pas à te
trouver couché… Il est à peine midi passée ! Tu as déjeuné, au moins ?
- Oui ! Répondit-il, en se redressant. Je me suis levé très tôt…
- Je passe prendre de tes nouvelles ! Dit-il, en s’approchant du lit.
… A la demande de ton ami Jawad, le médecin traitant de notre regretté oncle Omar ! Ajouta-t-il. Il voulait savoir si les
médicaments qu’il m’a autorisé à t’acheter ont servi à quelque chose !
- Je vais un peu mieux, oui ! Répondit-il, en achevant de se redresser. -
-
- Non, reste allongé… Je m’en vais ! Dit Wahid. Je dois être en ville avant la fermeture des bureaux… Dans trois
jours Samia viendra passer une semaine ici. Ses gosses seront en vacances. J’en profiterai moi-même pour venir passer une fin de semaine ici, et décider avec toi du sort des terres
laissées à l’abandon… Si tu n’as pas l’intention de les reprendre en main, autant les confier à quelqu’un qui en profitera et nous en fera profiter ! Ajouta-t-il, en s’en allant.
Wahid ne cessait pas de surprendre Salim. Le changement qui s’était opéré en lui était radical. De fermier intègre
travailleur et reservé, il est devenu un homme d’affaire intransigeant et âpre au gain. Il ne pensait plus qu’en termes de profit.
Il ressentait une sorte de déception proche du deuil. Il avait perdu ce frère, qui était son préféré, par le modèle
qu’il avait constitué pour lui à son retour de la ville. Non pas que ce dernier se désintéressât des siens, car il continuait à être aux petits soins avec le reste des membres de la famille, mais
l’engrenage dans lequel il était pris en avait fait un mutant branché exclusivement affaires. « Ca n’en vaut pas la peine ! », avait-il un jour répondu au jeune neveu, lorsque celui-ci avait
sollicité son aide matérielle pour créer un mini parc de loisir, avec quelques attractions et un manège pour les enfants du village.
*******
Il fut réveillé par quelques coups secs frappés à la porte. C’était le jeune assistant du neveu qui lui
ramenait son linge, lavé et plié. Il remercia le jeune homme et referma la porte, avant de porter machinalement la pile de linge au niveau de son nez. Une agréable odeur de lavande et de fleurs
sauvages monta aussitôt à l’assaut de ses sinus, réveillant en lui des souvenirs profondément enfouis. Sa mère mettait toujours des bouquets de plantes aromatiques entre ses piles de linge
propre. Que Dieu ait son âme ! C’était là le genre de souvenirs qui pincent le cœur, arrachant à l’âme une diffuse douleur. En pensant à sa mère il se sentit enfant. Et pourtant, pensa-t-il, il
était devenu un jeune vieux… Ou un vieux jeune ! « Tempus edax rerum ! »
Entre les plis d’une chemise, il trouva un minuscule bouquet séché, attaché avec un bout de laine blanche. Il le
porta à son nez et l’arrêta à mi-chemin, au niveau de sa bouche, le serrant tellement fort contre ses lèvres que certaines fleurs tombèrent en miettes.
« Mina, ma chère Mina ! », prononça-t-il à voix haute, en serrant contre lui la pile de linge, le cœur comprimé par
l’amour, que les souvenirs ont attisé. Une déferlante de mélancolie l’envahit. Il rangea la pile de linge et sortit, sans but précis.
A la sortie du village, il croisa le jeune homme qui l’aidait dans l’enseignement, du temps où l’école prospérait.
Il était en compagnie d’un autre jeune homme chez lequel il était en visite. Le jeune homme en question, était un cousin dont le mariage était imminent. Son ex assistant fit les présentations et
lui apprit que l’heureuse élue était Fatma, la fille de feu Si-Brahim. La nouvelle ébranla Salim. Il s’agissait de la jeune orpheline qui vivait chez sa tante, jusqu’au jour du déménagement.
Avant de rentrer définitivement au village, ils l’avaient placée, à sa demande, chez quelqu’un de confiance : Si-Ali, le vieux compagnon d’arme du défunt oncle. Il l’avait complètement oubliée,
cette brave fille. Pensa-t-il avec regret. Il se rappela tout à coup, qu’en l’oubliant, il avait involontairement fait l'impasse sur la promesse faite à la vieille Warda, de veiller sur elle si
jamais elle venait à mourir avant de l’avoir mariée.
- Comment va la fiancée ? Demanda-t-il au jeune inconnu.
- Bien, monsieur. Merci ! Répondit ce dernier.
- Passez-lui le bonjour… et dites-lui que les moutons pour la fête, ainsi que les gâteaux et le reste des frais, seront à
ma charge ! Dit Salim, visiblement soulagée d’avoir été bien inspiré. La destinée lui offrait là une occasion inespérée de se racheter.
Le jeune fiancé en était interloqué. Autant une pareille nouvelle le ravissait, autant son visage reflétait
l’étonnement et l’incompréhension.
- Fatma est une brave fille qui mérite tout le bien qu’on peut lui apporter… lui expliqua-t-il. Elle a vécu chez ma tante
pendant quelques années, avant notre retour au village !
- Je lui ferais part de votre généreux geste ! Dit le jeune homme confus.
- J’espère que vous allez m’inviter au mariage ? Dit Salim, taquin.
- Bien sûr, monsieur… Le mariage aura lieu dans huit jours !
- Je prendrais attache avec sa vieille tante ce soir, pour concrétiser ma promesse ! Ajouta Salim en prenant congé des deux
jeunes hommes.